Au carrefour de la culture hispanique et de « l’American way of life » ( II / III )


Le Monde DiplomatiqueAu carrefour de la culture hispanique et de “l’American way of life
Le Monde Diplomatique. Juin 1958 (Édition Imprimée – pages 6 et 7)
Dossier : PORTO-RICO, LABORATOIRE D’EXPÉRIMENTATION DES ÉTATS-UNIS ; Deuxième partie.
 
Carte de localisation de Porto-Rico (Juin 1993, par Philippe Rekacewicz)

Carte de localisation de Porto-Rico (Juin 1993, par Philippe Rekacewicz)

Au pied de la vieille ville de San-Juan, serré entre la falaise et la mer, un quartier pittoresque se pare du nom poétique de La Perla. Vu de loin, il apparaît comme une mosaïque d’éclatantes couleurs, où dominent le vert et le bleu. De près, le visiteur découvre un amoncellement de baraques en ruine, où s’entasse une population misérable. La Perla est un ramassis de taudis indescriptibles.

Mais il y a pire. Un autre quartier plus important justifie pleinement le nom qui lui a été donné : El Fangito. C’est un bidonville dans un marécage nauséabond, infesté de rats, qui, à la moindre pluie, se réfugient sur les caisses servant de meubles dans ces pitoyables logis.

Les services portoricains du logement ne songent nullement à dissimuler ces plaies sociales ouvertes au cœur de la capitale. Ils y conduisent même leurs visiteurs, pour que ceux-ci puissent ensuite mieux apprécier les résultats obtenus dans la guerre contre les taudis. Et, si l’on est frappé par le nombre d’usines neuves qui ont surgi du sol, on l’est encore plus par l’étendue des nouveaux quartiers où de pimpantes maisons en dur accueillent les familles les plus pauvres.

Avant et pendant la guerre, de grands bâtiments aux allures de casernes furent construits et mis en location à des tarifs modérés. La formule paraît être aujourd’hui abandonnée. Des maisonnettes à un étage, équipées avec tout le confort moderne, poussent par milliers. Divers systèmes de financement ont été mis au point. Le gouvernement construit lui-même, ou bien fournit le terrain au futur propriétaire, ou accorde de larges facilités de crédit.

Mais le système le plus intéressant consiste à créer des coopératives soutenues par les fonds publics pour l’amélioration du logement. Dans un même quartier, les familles résolues à s’arracher à leurs taudis se réunissent, avec l’aide d’architectes et de techniciens payés par le gouvernement, et reconstruisent leurs propres maisons en fournissant elles-mêmes la main-d’œuvre. Les services du logement donnent les matériaux nécessaires et supervisent la construction. La population n’attend aucun miracle : elle se délivre elle-même du sort auquel elle s’était pourtant résignée. C’est ainsi qu’on voit partout des familles qui, avec l’aide de leurs voisins, construisent leur maison neuve à côté ou même autour de leur taudis croulant.

Il ne s’agit pas là d’expériences-pilotes, mais de réalisations sur une grande échelle. Des villes entières sont ainsi régénérées. En dix ans, des milliers de taudis ont disparu. Dans dix ans, il n’existera plus un seul taudis dans les villes portoricaines.

Le problème de l’habitat rural est moins avancé. Mais, là aussi, les constructions neuves font peu à peu reculer les frontières de la misère.

Dans tous les cas, le loyer est proportionnel ait revenu familial. Bon nombre de locataires sont ainsi agréablement logés pour une somme modique qui descend souvent jusqu’à deux dollars par mois.

Une population nouvelle

En 1940, le revenu familial moyen était de 600 dollars par an. C’est dire qu’un très grand nombre de familles « vivaient » avec à de 100 ou 200 dollars, dans un territoire où la vie est aussi chère qu’aux Etats-Unis. Le revenu moyen est maintenant de 2 500 dollars. Il est vrai que les besoins sont accrus dans le même temps : les antennes de télévision foisonnent au-dessus des taudis de La Perla et d’El Fangito, les automobiles encombrent les rues, la population est en général fort convenablement vêtue, l’emploi du générateur et même des équipements d’air conditionné se développent rapidement.

Le nombre des élèves des enseignements primaire et secondaire est passé de trois mille à six cent mille depuis 1940. Chemise blanche et pantalon clair pour les garçons, blouse blanche et verte ou bleue pour les filles, ces espèces d’uniformes attirent le regard à l’heure de la sortie des classes. Ce spectacle mérite d’ailleurs de retenir l’attention : alors que dans les quartiers portoricains de New-York un violent conflit oppose écoliers blancs et écoliers portoricains, ici on dirait assister à une envolée de gamins de Californie, avec quelques différences seulement : leur tenue est toujours beaucoup plus soignée, et Noirs et Blancs fraternisent fort simplement. Aucun problème de ségrégation ou de discrimination sociale ne s’est jamais posé à Porto-Rico.

Nourris de lait, d’ice-creams et de vitamines, ces enfants n’ont pas l’air maladif qu’on leur voit trop souvent dans le village portoricain de New York. Leur aspect physique illustre parfaitement les progrès qui ont été accomplis dans le domaine de l’hygiène de la santé publiques. En quinze ans, la longévité est passée de quarante-six ans à soixante-huit ans. La mortalité infantile a diminué de 80 %.Le paludisme a disparu et la tuberculose bat en retraite. Signe des temps, ran de la civilisation industrielle : alors que les épidémies et les maladies infectieuses ont été battues en brèche, les troubles cardiaques et les maladies nerveuses ne cessent de gagner du terrain. Promu citoyen américain, le Portoricain, comme tout bon Américain, sait maintenant qu’il a toutes les chances de succomber à un cancer ou à une crise cardiaque.

Une civilisation nouvelle en train de naître, à Porto-Rico, de la rencontre de la culture hispanique et de l’American way of life. Sous le signe du dollar, du drugstore et du néon, la petite île est entrée dans le rush américain. A l’heure de sortie des bureaux, les embouteillages de la circulation peuvent vous donner l’impression d’être à Los Angeles. Les vitrines des magasins n’offrent au client que des produits américains. Les salles de cinéma et la plupart des émissions de télévision portent la même empreinte. En quinze ans, les importations en provenance des Etats-Unis sont passées de 100 à 600 millions de dollars, déversant sur le marché local les conserves, les cigarettes et tous les gadgets made in U.S.A.

Une culture originale

Et pourtant, les Portoricains se montrent très soucieux de sauvegarder leur originalité. Ils le manifestent d’abord par leur attachement à la langue espagnole, véhicule et gardienne de leurs traditions. L’inclusion de Porto-Rico dans le marché américain rend cependant de plus en plus indispensable, pour plusieurs catégories de travailleurs, une bonne connaissance de la langue anglaise. On peut prévoir que, bientôt, les Portoricains évolués seront obligés comme les Québécois d’être bilingues.

La transformation s’arrêtera-t-elle là ? Les écoles secondaires sont conçues sur le modèle des high schools américaines mais l’enseignement est donné en espagnol. En fait, si leurs programmes sont très semblables à ceux du continent, l’esprit qui règne dans ces écoles est très différent : ordre et discipline ne sont freinés par aucune crainte de créer des complexes ou des refoulements.

Au niveau universitaire, bon nombre d’étudiants vont passer quelques années aux Etats-Unis, mais aussi en Espagne ou même en France. En tout cas, ils trouvent chez eux, à San-Juan, une remarquable université, construite sur un très beau campus, qui joue un rôle prépondérant dans la vie portoricaine. C’est là que sont formés tous les cadres intellectuels et techniques d’une société en pleine transformation. Son rayonnement est tel qu’il est question d’y établir l’université panaméricaine, qui accueillera des étudiants venus de tous les pays d’Amérique latine. Une manifestation culturelle de renommée internationale a donné un éclat supplémentaire à l’université de Porto-Rico. C’est elle, en effet, qui accueille chaque année le festival Pablo Casals. Le célèbre violoncelliste a voulu revenir sur la terre natale de sa mère. Conquis par l’île et par sa population, il y retourne maintenant à chaque printemps pour une série de concerts suivis par une foule considérable. Porto-Rico ne possédant pas de théâtre moderne, le recteur de l’université a fait construire sur le campus une magnifique salle, qui a ouvert la voie à toute une série de manifestations culturelles, dont le f estival Pablo Casals est la plus prestigieuse.

L’université de Porto-Rico se trouve investie d’une lourde responsabilité : maintenir et développer une culture hispanique assez vive et profonde pour que, tout en s’ouvrant largement au progrès technique venu d’Amérique, l’ile reste fidèle à ses traditions et conserve son originalité.

Puerto Rico. Cet imposant édifice, construit sur le modèle du palais de Monterrey en Espagne, es une des ailes de l'IUniversité de San Juan, centre de la vie intellectuelle portoricaine. (Photo U.S.I.S.)

Puerto Rico. Cet imposant édifice, construit sur le modèle du palais de Monterrey en Espagne, es une des ailes de l’IUniversité de San Juan, centre de la vie intellectuelle portoricaine. (Photo U.S.I.S.)

This entry was posted in Français, Miscellaneous and tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s