De la misère à la prospérité ( I / III )


Le Monde DiplomatiqueDe la misère à la prospérité
Le Monde Diplomatique. Juin 1958 (Édition Imprimée – page 6)
Dossier : PORTO-RICO, LABORATOIRE D’EXPÉRIMENTATION DES ÉTATS-UNIS ; Première partie.
 
Carte de localisation de Porto-Rico (Juin 1993, par Philippe Rekacewicz)

Carte de localisation de Porto-Rico (Juin 1993, par Philippe Rekacewicz)

Ayant beaucoup travaillé, un citoyen de Cleveland réunit ses économies et décida de s’offrir quelques jours de vacances à Porto-Rico. Il descendit dans l’un des palaces de la capitale, puis entreprit une promenade. Sur la plage, se balançant dans un hamac suspendu entre deux palmiers, il aperçut un Portoricain auquel il tint à peu près ce langage :

« Pourquoi ne suivez-vous pas mon exemple ? J’ai travaillé pendant des années, économisé des dollars, et maintenant je peux jouir pleinement de ces vacances sous le magnifique soleil des Caraïbes…

– Vous n’avez pas de chance, lui rétorqua l’interpellé. Je n’ai jamais travaillé et je jouis à longueur d’année de ce soleil que vous payez si cher pour quelques semaines… »

Puerto Rico. Plantations d’ananas. (Photo U.S.I.S.)

Cette histoire fut peut-être vraie à une certaine époque, mais elle ne l’est plus aujourd’hui. On peut se demander si Porto-Rico connaîtra de nouveau, un jour ou l’autre, cette « douceur de vivre » qui, autrefois, faisait la joie des touristes insensibles à la misère d’une population qui se multipliait trop vite. Cette petite île de 9 000 kilomètres carrés, avec ses deux millions et demi d’habitants et son économie essentiellement agraire, représentait assez bien ce qu’il est convenu d’appeler un pays sous-développé. Mais depuis dix ans Porto-Rico connait un développement économique probablement sans précédent dans le monde entier.

Des centaines d’usines neuves

Entre 1948 et 1956, plus de 450 usines nouvelles ont été établies à Porto-Rico, et ce chiffre aura doublé d’ici cinq ans. Aux abords de San-Juan comme des villes de province, des bâtiments neufs retentissent du bruit de leurs machines, ou bien des ouvriers s’activent à la construction d’ateliers. Et chaque fois un écriteau annonce : « Une nouvelle usine créée par Fomento ». Fomento, qui en espagnol signifie développement, est le mot-clef de la situation. Il désigne aussi bien le building qui abrite les bureaux gouvernementaux d’études et de recherches économiques que la Banque de crédit et l’immense mouvement qui soulève ce pays. Le grand problème était évidemment de convaincre les grandes sociétés américaines d’investir des capitaux à Porto-Rico. Sur le continent, beaucoup d’hommes d’affaires ne connaissaient de l’île que ses quelque six cent mille habitants qui ont émigré à New-York ou vers les autres grands centres industriels. La réputation de ces émigrés n’était pas toujours la meilleure publicité pour Porto-Rico : les journaux n’arrêtaient guère de parler des agressions commises par des Portoricains, comme ailleurs on parle des crimes commis par les Nord-Africains.

Pour attirer des capitaux, Porto-Rico leur offre des avantages. Tout d’abord, le businessman se voit déchargé du soin de construire le bâtiment de son usine : il peut simplement le louer au gouvernement, installer ses machines, et une option préférentielle lui est accordée si, après expérience, il décide de l’acheter. Certains, au bout de quelques mois ou de quelques années, ont abandonné la partie, estimant que leur tentative n’était pas rentable. Mais l’immense majorité a décidé de rester. Non seulement Porto-Rico ne paye pas les impôts fédéraux américains, mais encore toute nouvelle entreprise est exempte de taxes locales pendant dix ans. En outre, la main-d’œuvre est moins chère que sur le continent, et les hommes d’affaires avec lesquels j’ai parlé sont frappés par la rapidité avec laquelle l’ouvrier portoricain assimile les techniques industrielles auxquelles il n’est pourtant pas préparé. La main-d’œuvre locale excelle en particulier pour les travaux de précision qui exigent une grande habileté manuelle.

Industrialiser sans ressources naturelles

Des usines poussent partout comme des champignons, et pourtant l’ile ne possède pratiquement pas de ressources naturelles. En 1940, l’industrie portoricaine était à peu près insignifiante. Aujourd’hui, bien que la production agricole ait doublé, les revenus industriels sont supérieurs à ceux de l’agriculture. Pour cela, il a fallu construire des centrales hydro-électriques pour fournir de l’énergie. Il a fallu importer non seulement tout un équipement industriel, mais aussi les matières premières indispensables : textile pour l’industrie du vêtement, la plus importante ; métaux, caoutchouc, produits chimiques, etc.

« Je crois que Porto-Rico peut grandement aider à montrer à l’hémisphère occidental, et aux pays sous-développés du monde entier, la compréhension des Etats-Unis et leur bonne volonté pour leur venir en aide. » Président Eisenhower (mai 1953).

C’est ainsi que sont nées en un temps record des raffineries de pétrole, des usines d’appareillage électrique, de matières plastiques, de produits chimiques, de métallurgie légère, etc.

Aux États-Unis, les champions de la « libre entreprise » se sont fort bien accommodés d’interventions gouvernementales qui leur permettaient, en limitant leurs risques, d’accumuler des bénéfices à Porto-Rico. Ils ont accepté de soumettre leurs projets aux autorités portoricaines qui construisent les locaux, fournissent une part des crédits, offrent des avantages fiscaux. Une administration contrôlée par un gouvernement librement élu supervise l’ensemble des opérations. S’agit-il pour autant d’un socialisme d’État ? Certains, qu’effraye encore le souvenir du New Deal, ont cru pouvoir l’affirmer. En fait, c’est peut-être l’une des formes les plus modernes du capitalisme qui fait ses premières armes à Porto-Rico.

Difficultés agricoles

Parallèlement, l’agriculture s’est développée, mais sur un rythme plus lent. Très montagneux, l’intérieur de l’île est couvert de magnifiques forêts très pittoresques, mais ce sol ne convient nullement aux grandes cultures. Près du littoral on trouve, posées sur le sol comme des pâtés de sable sur une plage, d’étranges collines très abruptes où toute ment industriel. De même, phénomène culture mécanique est impossible. Les rares plaines et vallées sont consacrées à la canne à sucre, au tabac, au café, à l’ananas. Au sud-ouest de l’ile, une vaste région desséchée est en train de se transformer en pâturages grâce à de grands travaux d’irrigation. Des domaines importants qui appartenaient à des sociétés industrielles ont été distribués aux paysans.

Mais il est plus facile de former une main-d’œuvre industrielle que d’arracher des paysans à leurs coutumes ancestrales. Les experts américains admettent volontiers que, sur le plan agricole, Porto-Rico n’a pas atteint un succès comparable à son développe-étrange pour une île, il n’existe pas à Porto-Rico une industrie de la pêche,

L’afflux de touristes

En revanche, le tourisme est en plein essor. Là aussi, au début, le gouvernement a dû intervenir. Les premiers hôtels ont été construits avec 90 % de capitaux gouvernementaux Mais ceux qui sont actuellement en construction comportent 90 % de capitaux privés. Car la preuve a été faite que les touristes américains affluent vers cette île ensoleillée pour y passer leurs vacances.

Malheureusement, les hôtels sont beaucoup trop concentrés dans la capitale, où ils s’échelonnent le long de belles plages. La seconde ville de l’ile, Ponce, la « perle du Sud », à bien des égards plus accueillante que San-Juan, attirerait beaucoup plus de touristes si son équipement hôtelier était meilleur, – et ce sera sans doute le cas dans quelques années si les projets actuels se réalisent.

Ce que l’on peut regretter, c’est que ces grands hôtels modernes soient une Petite Amérique implantée au cœur d’une civilisation hispanique. Certes, le touriste américain se sent ainsi chez lui. Mais est-ce bien cela qu’il était Venu chercher ?

*

*                    *

En dix ans, Porto-Rico a changé de visage, et la fièvre industrielle a transformé l’île. Un régime économique libéral n’aurait jamais pu obtenir pareil résultat : les usines se seraient groupées aux points de plus grande concentration de main-d’œuvre, alors qu’elles sont aujourd’hui harmonieusement réparties pour provoquer un même essor dans tous les coins de l’île. Sur un territoire dépourvu de ressources minérales, une industrie est née. Chaque année, plus de mille visiteurs d’Afrique, du Sud-Est asiatique, du Proche-Orient, d’Amérique du Sud viennent faire un stage à Porto-Rico Pour y chercher une expérience qu’ils Pourraient adapter à leur propre pays. Le miracle portoricain n’aurait certes Pas pu s’accomplir si l’ile n’avait pas accès à un marché de 173 millions d’Américains et si elle ne bénéficiait Pas de tous les avantages que lui offre le Trésor américain, auquel elle n’apporte aucune contribution. Porto-Rico a trouvé une formule d’association avec les États-Unis qui lui permet de franchir rapidement les étapes vers le standing d’un pays moderne.

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